
Un Français sur deux repart en dix ans, et les entrepreneurs sont les plus nombreux à échouer. Non par manque de talent, mais par manque de communauté. Décryptage. Par Xavier Chambon, président-fondateur de Classe Affaires
Cela fait vingt ans que j'observe des entrepreneurs français et canadiens. Dans la mode et le textile, la beauté, l'édition et dans l'agro-alimentaire puis dans la franchise ensuite pour finir dans l'accompagnement de celles et ceux qui traversent l'Atlantique pour bâtir au Canada. Des secteurs très différents. Des profils très différents. Une même énergie : entreprendre.
De ces vingt années d'observation, j'ai tiré une conviction simple. La partie ne se gagne pas au moment de l'arrivée. Elle se gagne dans la durée — dans la capacité à rester, à durer, à réussir. C'est ce qu'on appelle la rétention. Et elle se travaille sur deux fronts.
Mieux préparer, en amont. Mieux partager, en aval.
Préparer, c'est notre métier depuis dix ans. Partager, c'est le combat que je veux mener pour les dix prochaines. Voici pourquoi.
L'idée reçue
Le raisonnement paraît imparable. « Je suis diplômé. J'ai de l'expérience, j'ai de l'argent. Je parle français, la langue du Québec. Mon projet est solide. Donc je vais réussir. »
C'est logique. C'est rassurant. Et pourtant c'est trop souvent faux.
Les Français qui s'installent au Canada figurent parmi les immigrants les mieux préparés au monde : bien formés, en âge de travailler, souvent bilingues, partageant une langue et des racines communes avec le Québec. Sur le papier, ils réunissent toutes les conditions du succès.
Ils sont pourtant les plus nombreux à repartir.
Regardons les données en face.
Après dix ans, seulement 55 % environ des immigrants français sont encore au Québec (recensements croisés du ministère de l'Immigration). Autrement dit : près d'un sur deux a plié bagage. Selon un reportage de l'émission Enjeux à Radio-Canada, 20 % repartent dès les deux ans et demi, un tiers de plus au bout de cinq ans, et la moitié après dix ans.
Et voici le chiffre qui devrait retenir l'attention de tout entrepreneur : la catégorie économique — celle qui regroupe les entrepreneurs, les investisseurs et les travailleurs autonomes — affiche le plus faible taux de maintien, autour de 72 %, contre plus de 83 % pour le regroupement familial. Ceux qui viennent pour entreprendre sont précisément ceux qui repartent le plus.
Ajoutons-y la réalité brute du marché : au Québec, une entreprise sur trois seulement survit encore cinq ans après sa création, et le taux de faillites est le plus fort dès les premières années sauf si vous êtes en franchise où le taux de faillite est deux fois moins élevé que pour les entreprises indépendantes.
Le talent ne suffit donc pas. La question n'est pas pourquoi ils échouent, mais pourquoi eux, si bien armés, échouent plus que les autres.
Pourquoi ils repartent : ce n'est presque jamais la compétence
Quand on regarde les raisons documentées des départs, une évidence saute aux yeux. Ce n'est pas le talent qui manque. Ce sont les liens.
L'isolement arrive en tête, presque toujours. La difficulté à nouer de vraies amitiés, le sentiment de solitude qui s'installe vite, une fois passée l'euphorie des premiers mois.
Viennent ensuite la non-reconnaissance des diplômes et l'accès verrouillé à certains ordres professionnels — une déqualification qui use, puis décourage.
Et il y a tout le reste. Le mal du pays. L'absence de la famille élargie, qui pèse plus lourd qu'on ne l'imagine, surtout à la naissance d'un premier enfant. Les tracasseries administratives. Le choc des mentalités. L'importance inattendue de l'anglais.
Le facteur d'échec numéro un des entrepreneurs français au Canada n'est ni économique ni technique. Il est souvent social. On arrive qualifié, on repart isolé — sans réseau, sans premiers clients, sans repères.
Le paradoxe du « surtout pas entre Français »
Il y a un paradoxe que nous observons depuis vingt ans, et il mérite qu'on s'y arrête.
Ceux qui quittent la France pour entreprendre nous le disent presque tous, au départ, avec la même conviction : « Surtout, je ne veux pas rester entre Français. » On n'a pas traversé l'Atlantique pour retrouver ce qu'on a quitté. On est venu découvrir une autre culture, s'y fondre, devenir un peu d'ici.
L'intention est belle. Elle est même saine.
Puis les mois passent. Un jour, on les réunit — sans arrière-pensée, autour d'un café ou d'un dîner. Et quelque chose se déplace. Les épaules se relâchent, les mots viennent plus vite. À demi-mot, l'aveu finit par tomber : « Ça fait du bien de se retrouver entre gens qui se comprennent. » Si en plus ils viennent de la même région, de la même ville, le lien devient presque électrique.
C'est là toute l'ironie : on se sent souvent le plus français une fois qu'on a quitté la France.
Alors pourquoi fuir ses pairs au départ ? La peur du jugement, sans doute. Notre éducation, aussi, qui nous a appris la pudeur et l'idée qu'on doit s'en sortir seul. On confond intégration et effacement — comme si avoir besoin des siens était un aveu de faiblesse.
Ce n'en est pas un. C'est l'inverse. C'est en s'appuyant sur les siens qu'on tient assez longtemps pour vraiment s'intégrer.
Ce que je veux faire des dix prochaines années
Préparer l'arrivée, nous savons le faire. Mais je l'ai dit : cela ne suffit pas. Ce qui manque vient toujours après — le cercle, les premiers clients, les repères. La communauté.
C'est à cela que je veux consacrer la suite. Non plus seulement faire venir les entrepreneurs français, mais aider ceux qui sont déjà aux manettes de leur entreprise à rester, à durer, à réussir.
Voilà pourquoi nous ne croyons pas à l'accompagnement purement technique. Monter une structure juridique, ouvrir un compte, remplir un dossier d'immigration : nécessaire, mais insuffisant. Cela ne retient personne.
Ce qui retient, c'est la communauté. C'est la raison d'être de notre démarche depuis 2016, et celle de Classe Affaires et de son club.
10 après, nous créons My Little French Village, la communauté d'entraide et de consommation solidaire que nous bâtissons pour la francophonie au Canada. Rompre l'isolement, créer les premiers clients, transmettre les repères. Attaquer la vraie cause de l'échec, pas ses symptômes.
Et pour ceux qui repartent
Il faut aussi dire ce qu'on ose rarement dire : tous ne resteront pas. Et ce n'est pas un drame.
Repartir n'est pas un échec. Avoir tenté l'ailleurs n'en est pas un non plus. On ne juge pas un parcours au seul verdict « resté » ou « reparti ». La vie a ses cycles. L'entrepreneuriat aussi. On tente, on apprend, parfois on s'enracine, parfois on rentre. Ce n'est pas une défaite. C'est un mouvement.
Ceux qui repartent ne rentrent jamais les mains vides. Ils rentrent nourris d'une autre culture, renforcés par les obstacles franchis, endurcis par les épreuves traversées, l'esprit élargi par tout ce qu'il a fallu désapprendre pour comprendre un pays qui n'était pas le leur. Deux ans ou vingt ans : l'entrepreneuriat forge, ici comme ailleurs. Et on ne retraverse jamais l'Atlantique dans le même sens qu'on l'a pris.
Alors ne jugeons pas ceux qui rentrent. Mesurons plutôt ce que l'ailleurs leur a donné.
Réussir son implantation au Canada, ce n'est pas seulement être bon. C'est ne pas rester seul.
Vous préparez un projet d'implantation au Canada ou vous avez besoin de vous rapprocher de vos pairs ? Parlons-en.



